« Madame Figaro ». – Le mot « partage » monte en puissance, porté par la « share economy » et les nouvelles technologies. Est-ce juste une mode ou une mutation profonde de notre société ?

Michel Lévy-Provençal. – J’y vois bien plus qu’un « buzzword » : c’est l’ADN même de notre génération digitale. En cliquant sur le mot « share », je soutiens des causes d’intérêt général qui, par viralité, peuvent toucher potentiellement trois milliards d’internautes et avoir un impact réel. Chaque individu devient une caisse de résonance. Dans l’histoire de l’humanité, cette révolution représente l’équivalent de plusieurs Gutenberg. Jusqu’au XXe siècle, seuls les puissants – le roi, le capitaine d’industrie… – pouvaient modifier la donne d’une société. Aujourd’hui, chacun d’entre nous peut changer le monde par cette capacité à agglomérer des individus, créer des communautés, influencer et toucher le plus grand nombre. À l’ère digitale, le partage devient un pouvoir.

Sara Ravella. – Vous avez raison, Michel. Nous vivons un temps d’accélération du partage grâce à Internet. Mais cette démultiplication qu’offre le Web va-t-elle provoquer des changements de fond ? Nous manquons de recul pour savoir si ce temps du « share » va durer, ou pas. Car on peut cliquer comme un forcené sur le « share » de Facebook puis revenir dans sa bulle égoïste. Au partage virtuel d’Internet, je préfère celui, concret, de l’entreprise. Il y a plus de cinquante ans, le fondateur de L’Oréal, Eugène Schueller, donnait un mois de congé maternité à ses salariées. Une entreprise comme la nôtre creuse son sillon et s’inscrit dans des valeurs durables. Nous n’avons pas l’impact de millions d’internautes, mais nous avons la continuité. Pour moi, le mot partage ne vaut que si on l’ancre au sens. Il peut alors devenir un levier positif de transformation du monde.

Dans une société fondée sur la propriété privée, comment la share economy redessine-t-elle les lignes du partage ?
M.Lévy-Provençal. – C’est d’abord à cause de la crise que la propriété tend à s’effacer au profit de l’usage partagé. Regardez le succès spectaculaire d’Airbnb, BlaBlaCar ou Uber, qui permettent de partager son appartement ou sa voiture. Ces entreprises bouleversent des pans entiers de l’économie classique – le tourisme et les transports. Il faut bien comprendre que nous vivons une période d’accélération exponentielle des innovations technologiques. À l’avenir, par exemple, nous allons partager le travail avec des robots. D’ici à 2030, les technologies de rupture – impression en 3D, réalité augmentée, informatique mobile, robotique… – pourraient détruire deux milliards d’emplois. Nous vivons une ère de disruption, de destruction créatrice, selon le concept de l’économiste Joseph Schumpeter. De quoi parle-t-on, au fond ? De libération. Si l’on délègue un certain nombre de tâches ingrates aux robots, nous pourrons monter dans la pyramide de Maslow, qui hiérarchise les besoins humains. Et libérer du temps pour nos besoins supérieurs – s’accomplir, créer, s’épanouir, participer à l’amélioration du monde.

Le partage favorise aussi l’intelligence collective…
M.L-P.
– Oui, et c’est aussi une formidable opportunité pour résoudre les grands défis de notre temps en matière d’éducation, de santé, d’énergie et de développement durable. Le partage favorise l’économie collaborative, circulaire, inclusive, et booste l’ingéniosité collective. L’open source, par exemple, est un formidable accélérateur d’innovations. Ce modèle permet de diffuser de l’information gratuitement et librement. Et ce partage va générer une boucle de rétroaction, un feedback qui enrichit le savoir et la recherche. J’ai présenté sur la scène du TEDx un designer-ingénieur qui fabrique en open source des bateaux censés dépolluer les océans. Il mobilise une communauté de passionnés qui améliorent le prototype.
S.R. – Je suis de nature optimiste. Le fait de tendre vers des coûts marginaux proches de zéro, comme l’explique Jeremy Rifkin * dans son dernier livre, va rendre des produits et des services accessibles à tous. C’est un progrès ! Je reste persuadée que l’intelligence collective nous permettra d’intégrer cette mutation dans un but sensé et utile.

Vous êtes tous deux des acteurs du partage. Comment le mettez-vous à l’œuvre dans vos vies ?
M.L-P.
– En 2009, je regardais des vidéos passionnantes sur mon smartphone : les fameuses conférences TED, qui existent aux États-Unis depuis 1984. Frustré de ne pas pouvoir les partager, j’ai décidé d’organiser cet événement en France, pour montrer à l’audience la plus large possible des esprits brillants dont on n’entend jamais parler. Aujourd’hui, nous sommes 60 000 membres de la communauté TEDx à partager des idées, des valeurs, un certain optimisme, une curiosité, une envie de changer le monde. Et depuis 2014, nous passons de l’idée à l’action avec l’Échappée Volée, un « do-tank » qui soutient concrètement des projets d’intérêt général – la réintroduction de l’agriculture en ville avec les Bergers Urbains, la réinsertion par la cuisine avec Kialatok, ou la santé et l’aide à la recherche à travers Seintinelles.
S.R. – Une association que L’Oréal soutient également ! Pour ma part, je dirige la Fondation L’Oréal depuis 2010. Et notre grande force, ce sont les 77 400 collaborateurs du groupe. Chaque année, nous offrons à nos salariés un jour, le Citizen Day, pour soutenir une association. Autre point fort : notre programme « Women in Science » a révélé au grand public des scientifiques d’exception, à travers le prix L’Oréal-Unesco – deux d’entre elles ont reçu un prix Nobel. Chaque année, nous offrons aussi une bourse et une forte visibilité à quinze jeunes chercheuses. Nos actions sont nombreuses : soins de socio-esthétique à des femmes malades du cancer à l’institut Gustave-Roussy, programmes de chirurgie réparatrice avec Médecins du monde auprès d’enfants défigurés en Afrique, formation aux métiers de la beauté de personnes défavorisées à travers « Beauty for a Better Life »… Le partage, c’est aussi de la transmission.

Partager, est-ce que cela s’apprend ?
M.L-P.
– Diffuser une idée de façon efficace et percutante, pour qu’elle touche et puisse transformer, oui, cela s’apprend. Et c’est à la portée de tous. Il y a des constantes. Sur scène, il faut rester authentique, chercher l’émotion en soi, incarner son message. Ce dernier point est le plus compliqué. L’incarnation, c’est s’ouvrir, accepter de se mettre à nu face à un public de 1 500 personnes, et c’est une mise en danger. La prise de risque paie toujours, car elle est facteur d’émotion, réclame un certain courage que le public vous reconnaît. L’audace, cette capacité à se montrer avec ses failles constitue un élément puissant en terme de partage. On ne partage pas quand on n’est pas soi-même.
S.R. – Je suis d’accord. Le plus important, c’est l’incarnation. Pour convaincre les jeunes filles de se lancer dans la science, nous avons lancé le programme « For Girls in Science » : nos  45 lauréates vont dans les lycées pour sensibiliser 16 000 élèves et partager leur expérience. Nous leur avons appris à raconter leur vie de façon à toucher les points de stéréotypes qui freinent l’accès des femmes aux carrières scientifiques.

Comment analysez-vous ce désir du « nous » dans une société tournée vers le « je » ?

S.R. – Dans une réalité en mutation accélérée, il n’est pas étonnant que le « qui suis-je ? » revienne en force. Les nouvelles générations investissent le « je » par besoin de se définir. Et aussi le « nous » car elles ont compris la puissance du collectif. Je le perçois chez L’Oréal. Nos jeunes salariés veulent décrocher des jobs intéressants et réussir leur carrière, mais je les sens aussi plus soucieux du collectif, plus regardants sur l’engagement social et solidaire de l’entreprise.
M.L-P. – Dans les années 1980, une forme d’individualisme sauvage et de libéralisme forcené ont triomphé. Aujourd’hui, grâce à la notion de communauté sur Internet, on revient à des valeurs collectives, comme la solidarité et l’entraide. Mais cette tendance cohabite avec le narcissisme, qui est aussi un élément clé de cette génération. Au fond, quand on diffuse sur les réseaux sociaux son site Web avec sa photo en pleine page, le narcissisme alimente le partage. J’ai moi-même un site, avec un motto : « We are what we share » – « Nous sommes ce que nous partageons. » Notre génération se définit par ce qu’elle partage, par la communauté à laquelle elle appartient.
S.R. – Finalement, le narcissisme des uns rencontre l’altruisme du collectif. Chez L’Oréal, nous croyons plutôt au « we share who we are » : nous nous définissons par nos convictions, nos valeurs, nos racines, et nous avons envie de les partager.

Dans l’étymologie de « partage », il y a « partir ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?

M.L-P. – Partager, c’est faire en sorte qu’une partie de soi aille vers l’autre. Mais c’est aussi se séparer un peu de soi pour accepter l’autre en soi. Et se mettre en veilleuse, en retrait, être à l’écoute, laisser un creux en soi pour prendre l’autre en soi, c’est certainement la partie la plus compliquée.
S.R. – C’est plus difficile car cela exige d’accueillir une part d’inconnu, et donc de peur.

Et c’est potentiellement transformatif…

M.L-P. – C’est cela qui est intéressant !
S.R. – Et on ne le maîtrise pas. Je crois qu’il y a une force plus forte que nous, une conscience collective qui nous montre que seul, rien n’est possible. Nous irons vers le « nous », c’est inéluctable.