La mémoire comme boussole.
En 1982, le Minitel fait de la France une terre pionnière en matière de réseau de données grand public. En 1996, cette même France perd pourtant la bataille pour le leadership des réseaux de données avec l’arrivée de l’Internet mondial venu des USA. Ce n’est que 10 ans plus tard que l’investissement en infrastructure notamment haut et très haut débit redonne à la France une petite avance dans le domaine. Aujourd’hui, nous sommes en train de vivre une ère similaire à celle du minitel en particulier dans le domaine de la distribution et de la consommation de contenus audiovisuels.
En 2010 est apparu un nouveau marché : celui de la télé-connectée. La France avait toutes ses chances dans ce marché grâce à ses réseaux haut-débit et ses ressources culturelles reconnues mondialement. Plutôt que d’embrasser cette opportunité et prendre en compte les leçons du passé, les plus influents protagonistes français du domaine, qu’ils soient décideurs de groupes media, patron de l’édition ou de la distribution et politiques, tous ont fait le choix qu’on pourrait qualifier de « choix du Minitel ». Recroquevillés sur nous-même, sous prétexte de la protection des modèles existants et de la survie de la création artistique, nos medias, nos grands groupes, nos politiques ont préféré les initiatives locales et fermées (comme l’Hadopi ou HbbTV) à la liberté et à l’ouverture radicale. Une raison simple à cela : ouverture et liberté radicale dans le cas présent riment avec concurrence et renouvellement des modèles. Simultanément, en choisissant la fermeture, nous avons omis que de l’autre coté de l’Atlantique, et ailleurs, de nouvelles technologies, de nouveaux processus de création, bref « LES» nouveaux standards du marché voient le jour. Ce n’est que le début…
Comment innover face à la résistance de groupes puissants animés avant tout par le souci à court-terme de protéger les modèles, les pouvoirs, les monopoles, pourtant si éphémères… Le problème dépasse évidemment l’exemple particulier de l’innovation en matière de création et de distribution de contenus. Mais pour aller jusqu’au bout de la démonstration, poursuivons sur ce sujet précis.
Ce qui nous attend pourtant à court terme !
Inventé par Adam Greenfield dans son ouvrage “EveryWare”, la notion « d’Ubimedia » fait référence à l’omniprésence du digital et des réseaux dans nos environnements de vie. L’ubimedia englobe les contenus digitaux, les terminaux numériques, les dispositifs d’interactions, les agents intelligents ambiants,… tout ce qui est numérique, connecté ou connectable et qui envahit de plus en plus notre quotidien. L’ubimedia prévoit l’intégration du digital dans nos vêtements, objets de tous les jours, nos habitats, les murs, le sol, le mobilier…
Depuis deux décennies, nous avons vu apparaître puis se connecter au réseau les ordinateurs de bureaux, les portables, les téléphones mobiles, les tablettes, les tv connectées… De plus en plus, ces différents « devices » ou terminaux interagissent entre eux (par exemple un téléphone mobile peut faire office de télécommande TV). Le « Transdevice » est la propriété que possède un contenu ou une application à avoir un comportement spécifique en fonction du terminal qui respectivement le lit ou l’exécute. Par exemple, une application transdevice fonctionnera simultanément sur iPad et TV connectée en ayant un état unique mais en ayant un comportement différent sur les deux terminaux.
Imaginez à présent un monde radicalement ubimedia où tous les objets et l’environnement en général deviennent des terminaux connectés. Imaginez que chacun de ces objets permette de lire des contenus ou d’exécuter des applications « transdevice ».
Prenons un exemple, vous regardez un match de football non plus sur un téléviseur mais sur les murs de votre appartement. Il ne s’agirait non pas d’une portion d’un mur dans votre salon, mais bel et bien tous les murs de votre appartement. Vous levant de votre canapé pour aller chercher une boisson dans le frigo, vous seriez capable de continuer à voir le match dont les images vous suivraient tout le long de votre parcours. Elles prendraient la forme d’un simple score sur une trop petite surface pour afficher la totalité sur terrain. Ou même d’un signal audio quand vous ouvririez votre réfrigérateur et choisiriez une boisson. Avant de revenir dans le séjour, alerté par une action, vous tourneriez la tête et le grand mur blanc de votre cuisine se transformerait à nouveau en écran géant…
La valeur est dans le contexte !
Quel rapport entre ubimedia, transdevice et cette fâcheuse habitude très française de tuer l’innovation sous prétexte de la protection de modèles économiques obsolètes (l’économie des biens culturels par exemple) ?
Nous vivons dans un monde où le contenu, même de grande qualité, n’a plus de valeur marchande intrinsèque. C’est ainsi! C’est dû à la propriété même du réseau et du medium (copiable et transférable sans limite technique). Pour autant, que la valeur intrinsèque d’un contenu tende vers zéro, ne veut pas dire que dans des contextes très précis, ce même contenu n’a aucune valeur. La contextualisation du contenu est une excellente façon de le rendre pertinent donc de lui donner une valeur marchande importante. Prenons un exemple : il eut une époque où nous achetions des collections entières d’encyclopédies à des prix mirobolants. Aujourd’hui Wikipedia répond parfaitement à la même problématique tout en étant facile d’accès, mis à jour beaucoup plus souvent et évidemment bien moins cher. Imaginons à présent un service qui par exemple, lors d’une émission télévisée ou un cours magistral à la fac, vous permette d’augmenter votre expérience d’écoute en affichant simultanément (sur votre table, accoudoir, manche de chemise) des éléments d’informations complémentaires émanant de Wikipedia : mise en contexte historique, définition de termes, biographies, images… La valeur est dans le contexte.
Si nous étendons ce principe aux œuvres artistiques, cette logique devrait nous permettre de regarder gratuitement un film en basse qualité sur un ordinateur si nous prenons le temps de le télécharger à basse vitesse. En revanche on devrait pouvoir payer pour instantanément et aisément consommer ce même contenu en qualité maximale sur le mur de son séjour comme aujourd’hui au cinéma. De la même façon on doit pouvoir acheter son journal personnalisé, lisible sur la table d’un bistrot un matin de printemps, avec son petit café et l’acheter même plus cher qu’à l’accoutumé, parce que ce moment est magique et qu’il vaut bien plus que ce même contenu dans un autre contexte sous une autre forme : par exemple lorsque que nous continuerions à le consommer dans une qualité de rendu inférieure, sur son téléphone mobile en repartant dans le métro pour le boulot.
De nouveaux reflexes…
Nous nous apprêtons donc à vivre, encore une fois, une révolution digitale. Elle va impacter notre environnement, nos vies, notre travail, notre façon d’apprendre, de nous divertir, de nous informer… Avoir peur, encore, de cette nouvelle révolution et s’interdire d’y aller c’est assurément refaire les mêmes erreurs que par le passé. Freiner l’innovation, avoir peur d’abandonner des modèles déjà obsolètes, s’accrocher à l’ancien monde, tenter de verrouiller les systèmes : toutes ces stratégies nous ne les connaissons que trop (le Minitel, le Bibop ou l’Hadopi).
De façon générale l’ouverture est la solution la plus efficace à l’innovation et l’adaptation aux changements. Cela a été démontré dans de nombreux domaines : la médecine, l’architecture, l’économie, la création artistique… N’ayons pas peur d’investir, d’expérimenter, de créer, d’adopter, d’abandonner, de faire des erreurs, de se laisser aller à perdre un peu pour gagner plus. Donnons nous ce droit d’être audacieux. Changeons de reflexe : pensons loin, imaginons ouvert, créons universel et nous n’aurons jamais plus à revivre le Minitel, le Bibop et l’Hadopi !