Laisserons-nous la vérité mourir ?


Notre rapport à la vérité est de plus en plus malmené. L'ère des fake news n'épargne plus aucun domaine, y compris celui des sciences, comme nous sommes en train de le constater avec l'épidémie de Covid-19. Pour Michel Lévy-Provençal, nous devons retrouver la mesure et la tempérance dans notre rapport à l'information et à la connaissance.


Publié dans les Echos le 13 oct. 2020

La décennie qui vient de passer nous lègue une crise préoccupante. Celle de la vérité. La caisse de résonnance numérique, les bulles algorithmiques et la recherche coûte que coûte d'audience ont eu raison de notre rapport au réel. Les fous, les fanatiques, dont le savoir est incompatible avec aucun autre et qui se fichent du réel, ont pris le dessus. Et notre exigence de vérité s'est évanouie.

Expression antisociale

Comment s'étonner de cette situation dans une société où l'individualisme est roi, le subjectivisme la norme, où la réalité même est le produit de l'expérience de chacun ? Seul rempart, la science et le processus scientifique, dernier terrain d'entente commun entre les hommes, est aussi remis en question. Climat, vaccin, 5G… autant de sujets sur lesquels la science a pourtant tranché mais qui continuent à susciter des théories les plus farfelues et largement relayées.

Cette crise de la vérité a été considérée au départ comme une expression antisociale sans conséquence critique. Puis, elle est devenue un problème démocratique. Aujourd'hui, c'est un problème sanitaire qui tue. La pandémie de Covid-19 n'aurait pas pu se développer sans le discours de ceux qui surfent dessus.

Archipélisation du monde

Laisserons-nous la vérité mourir ? L'intelligence artificielle, la réalité virtuelle et la connexion des objets et des corps au réseau global vont décupler ce phénomène. La décennie qui vient sera décisive. Si nous ne parvenons pas à restaurer notre rapport au réel, quel scénario risquons-nous ? Un premier pourrait être l'émergence d'un nouvel ordre global, avec sa vision du monde et sa novlangue, qui, faute d'un retour de l'autorité du savoir, instaurerait un totalitarisme comme Huxley ou Orwell l'avaient parfaitement décrit dans leurs fictions. Le second ressemblerait à une archipélisation du monde, où des tribus seraient constituées en fonction de leur perception propre et divergente de la réalité.

Une troisième voie est-elle possible ? Au moment où nous sommes noyés d'informations, nous sommes aussi assoiffés de sagesse. Les grands esprits des siècles passés nous ont pourtant donné des clés : connais-toi et connais le monde, fais preuve de tempérance, de prudence, de sincérité, de discernement et de justice. La réponse est en chacun de nous, dans notre rapport à l'information, à la connaissance et à sa transmission au quotidien. Alors, au moins la prochaine fois que vous twitterez, pensez-y ?